Allez, aujourd'hui, on va faire un peu dans le "savant" et le "perso", ne vous effrayez pas.

2014-03-051

(soies trempées dans des fins de pots de fermentation)

Lorsque j'étais enfant, nous brodions à l'école, nous brodions le jeudi, nous brodions pendant les vacances, nous tricotions, nous enrubannions avec du raphia les boîtes de camembert, nous préparions des couronnes de fleurs etc. etc., vous êtes quelques-unes à avoir connu cela et vous avez sûrement gardé vos marquoirs et vos canevas, vos coutures anglaises ou rabattues, vos points d'épine, de tige ou de noeud, ce qui n'est pas mon cas. Je ne sais pas si j'aimais ça, mais c'était comme ça, nous n'avions pas le choix.

Les soeurs à cornettes qui firent un peu de mon éducation, parlaient de "brillanté d'Alger" ou de "soie floche". Très vite, par simple homophonie, les soies sont devenues pour moi "effilochées", surtout celles dites d'Alger. Telle ma mémoire déchirée.

  La soie fait donc partie de mon très vieil imaginaire. Parure frappée d'interdit pour les juifs du Moyen-Âge selon plusieurs lois somptuaires des royaumes d'Espagne, elle se superposait à ces visions de reliquaires, d'habits sacerdotaux recouvrant, élimés, certaines momies d'évêques dans ces châsses de verre qui m'avaient tant marquée enfant. La splendeur et l'effroi. Le sublime et l'interdit. L'obscène et la beauté.

 En 1986, des recherches sur ce qu'il est convenu d'appeler "l'Espagne des trois cultures"(pas si "conviviale" que le veut un certain mythe angélique) me conduisent à étudier les pogroms anti-juifs de 1391, pogroms menés par un mouvement venu du sud de la France, mouvement dit des "pastoureaux".  Pour des raisons abolument non historiques se greffe alors à ces études la mémoire toujours enchantée d'un lieu où je me suis rendue souvent -un sobre petit sanctuaire pré-roman-, encore très isolé dans les années 70 des routes touristiques et autres actuels chemins de Saint-Jacques. Une sorte de rencontre poétique s'opère alors entre l'image du sanctuaire que je garde en moi et les massacres perpétrés par les pastoureaux. Cela m'inspire une nouvelle, "Marie des Vignes", du nom du sanctuaire : santa María de las Viñas. Ce nom de Marie étant déjà tout un programme... combien de synagogues ou de mosquées furent rebaptisées "sainte Marie quelque chose", telle la célèbre santa Maria la Blanca de Tolède !

 C'est cette nouvelle, je crois, qui irrigue encore ma pensée lorsque je me mets à travailler les soies teintes dans mes pots de plantes, ces voiles déchirés, ces reliquats  du rideau de la chambre nuptiale de ma grand-mère, et ces toiles grossières.

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(taille de ces panneaux textiles : 50cm x 26cm)

 Moi, j’ai aimé Marie des Vignes jusqu’à vouloir pour elle et le Ciel et l’Enfer, et j’ai raclé mes ongles de ne pas avoir pour elle l’habit de gloire qui la sanctifierait. Je mourrai misérable parmi les misérables, et je n’aurai de mots que pour elle, la première, jusqu’à ma dernière heure.

(…)

 Ni à Berbastre, ni dans tout le royaume il n’y eut femme juive qui portât le voile, et Marie se rendait en cheveux sur le plateau de l’Escalade pour y soigner les vignes de sa mère. Aujourd’hui, cependant qu’interdiction nous est renouvelée de boire ou d’acheter le vin des juifs, il m’est doux de penser que j’ai bu à la coupe que Marie me tendait, et que j’ai vu ses mains tailler les vignes du plateau, sur l’ancienne voie quintaine. Et pourtant de Marie, la plus belle des femmes, fille de Jérusalem, je chanterai l’amour plus que le vin, de Marie mon aimée au teint brûlé par le soleil de l’Orimont, pour laquelle j’ai voulu l’or et la soie que nos seigneurs lui refusaient, je redirai l’amour fort comme la mort, les yeux plus doux que les colombes et cette voix que j’ai cherchée par toutes les rues et toutes les places quand le Pastour et sa racaille sont entrés à Berbastre.

(…)

A force d’observer l’histoire je vois que rien de tout ce qui est « autre » ne peut être sacré. Nous avons si souvent renversé des idoles, brûlé des phylactères auxquels nous ne comprenions rien…nous serons nous aussi les barbares d’un "autre". Cette pensée, pourtant facile, me terrifie souvent. (...)

Comme Marie n’abjurait pas, vingt gueux armés de croix l’ont frappée sur la dalle, sous les rinceaux de vignes du linteau.

  Cette nuit-là, j’ai déplacé les pierres et j’ai gratté la terre de mes ongles pour donner à Marie sa sépulture à l’angle exact où la lumière a décidé de l’emplacement de la châsse.

 J’ai attendu vingt ans et voici l’heure. Paix, paix sur ces terres car tout est consommé. Car moi, prieur de Corbara, de la famille vieille des Inhieste, moi, j’ai aimé la juive jusqu’à voler pour elle l’habit de soie que nos seigneurs lui refusaient.

 Muriel Daumal. Marie des Vignes, extraits. 1986